Deuxième extrait

Arrivées devant l’entrée du bâtiment, il y a déjà une file d’attente qui s’allonge presque jusqu’à la route. Tout ce petit monde est passablement surexcité et probablement alcoolisé. Ils crient, chantent, rient, l’ambiance est plutôt conviviale. Dans la file, deux Suisses allemands nous interpellent dans un accent guttural :

– Hey les filles, votre style, j’adore ! nous fait l’un. L’autre, lui marmonne un truc en allemand, dont seuls quelques mots nous parviennent :

– …scharf! …besonders wenn sie etwas salopp…

Je vois ma daurade devenir rouge, ses narines se dilater et la température extérieure aidant, de la fumée de condensation sortir de ses narines. Elle s’avance vers le type et se plante devant lui, droite comme un i, jetant son regard furieux dans celui du gars. Le type est grand, blond et maigrichon, elle lui arrive sous le menton. Pourtant il parait impressionné par ce poids plume de Rachel et place ses mains devant son visage comme pour se protéger. J’attrape Rachel par le bras et l’attire vers moi, elle se retourne sur moi toujours aussi enragée et s’apprête à protester mais je la coupe :

– Rachel, c’est bon, il n’a pas voulu nous insulter, « Salopp », en allemand ça veut dire décontracté, il dit que notre style est décontracté, ce n’est pas une insulte !

Elle met au moins 10 secondes à redescendre du mont Furibard, puis part d’un fou rire hystérique presque effrayant. Les deux autres types se mettent eux aussi à rire de concert, plus pour ne pas la vexer qu’autre chose, leurs yeux continuant à exprimer l’incompréhension et l’angoisse.

Après 20 minutes de queue, nous parvenons finalement à gagner l’intérieur de la boîte. Une bande de hippies disco et quelques hardos pur jus sont déjà en train de se secouer sur des sons new age.

Rachel et moi commandons un verre au bar et nous installons dans un coin à l’écart de la piste de danse en attendant le début de la soirée, l’arrivée du DJ.

Nous restons un moment à observer la faune des fêtards entrer, aller et venir, danser, boire, se sauter dans les bras… Rachel, concentrée, cherche du regard ses camarades.

Vers 23h30 les amis de Rachel arrivent enfin et après de chaudes accolades, ils foncent tous gigoter sur la piste de danse. Rachel me presse de les accompagner, je refuse et poursuis mon observation sociologique en solitaire. Petit à petit mon état intérieur se détache de celui, euphorique, des fêtards attroupés, jusqu’à me perdre dans mes pensées. Je pense à mon boulot, à mon chef, à ce désert dans ma vie sentimentale. Je retrace mentalement mon parcours ponctué d’échecs et je sens la déprime m’envahir.

Je décide que j’ai besoin d’un autre verre.

Alors que je me dirige vers le bar, je vois un vieux grunge avec les yeux cernés de khôl dégoulinant et un bandeau dans les cheveux s’extirper avec difficulté de l’amas de danseurs pour se diriger vers le bar. En dehors du groupe de danseurs agglutinés au centre de la salle, les pourtours sont clairs et dégagés, pourtant, le vieux, tout titubant, trouve le moyen de venir me percuter. Je manque de tomber mais me rattrape in extremis, saisissant pour ce faire son bras moite et collant. Comme j’enfonce mes doigts dans sa chair pour maintenir l’équilibre, il pousse un cri de douleur se terminant dans un vomissement. Mes chaussures et une partie de mon pantalon sont couverts du liquide visqueux aux relents de whisky.

Aux toilettes, alors que je tente, à grande eau, de me débarrasser des résidus de vomi, je me dis que la robe Sandro que je voulais porter est une miraculée et que mes jambes ont échappé à un enveloppement corporel senteur vomito, je tente de rester positive.

Puis je vois Rachel, complètement bourrée et hilare pousser la porte des toilettes et se jeter sur moi en m’embrassant :

– Mais où t’étais ?! On s’amuse trop ! Le DJ met le feu !

– Petit incident, je lui réponds en serrant les dents.

– Mais, j’ai l’impression que j’ai quelques tournées au bar de retard sur toi.

– Maiiiis non ma chérie ! me rétorque t-elle l’haleine lourde et pâteuse.

Je décide de rattraper mon retard sur son quota de danse et de boisson.

Vers 2h du matin, je suis toujours en sueur en train de sautiller sur les rythmes remixés d’ABC des Jacksons 5.

Je n’ai pas vu passer la soirée mais mon état d’alcoolisation semble se tasser. Je jette un œil autour de moi et observe la foule se déhancher avec la forte impression de sortir de ma bulle. Mes voisins de piste, eux, sont toujours chacun dans leurs bulles respectives, chacun danse dans un état proche de la transe et personne ne prête véritablement attention à personne, ni même au DJ.

Sur la scène pourtant, de gros projecteurs submergent DJ Cee Roo qui apparaît alors comme baigné par la grâce divine. Il se trémousse en cadence et les basses de la musique font vibrer le plancher de la scène légèrement surélevée. Le dessous de la scène est évidé et quelques enceintes dissimulent partiellement ce vide disgracieux mais on peut malgré tout percevoir des mouvement sous la structure de bois.

Tout en poursuivant mes sautillements, je m’approche pour analyser l’origine de ces mouvements et là je vois, à demi nus, plus empêtrés qu’enlacés, un couple de hippies en train de copuler dans la joie et la musique funk.

Je reste encore un instant à les observer, incrédule, malgré ma grande ouverture d’esprit quand Rachel me rejoint.

– Tu fais quoi plantée là ? me hurle t-elle à l’oreille.

Sans m’en rendre compte j’ai cessé de sautiller, absorbée par l’incongruité de la scène. Je lui montre le couple du doigt.

Elle me répond:

– Ah ça ? Oui, c’est Roberto et Denise, ils pensent que la musique de Cee Roo est fertiligène et comme ils essayent d’avoir un bébé…

Puis elle repart en se tortillant comme si la situation était d’une banalité confondante.

Vers 3h du matin, nous rentrons finalement. Rachel, en mode épave, appuyée sur l’épaule d’un de ses potes s’étant dévoué pour la remorquer jusque chez elle et moi, clopinant, les pieds mouillés et les aisselles moites.

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